Sources historiques et scientifiques

Sources concernant l'apostolat de Ste Marie-Madeleine en Provence


par Florence Humbert (guide-conférencière)
 
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Introduction
Concernant la venue de Marie-Madeleine en Gaule dans les années 43-47 ap Jésus-Christ, il est intéressant d’examiner toutes les sources datant d’avant la redécouverte de son tombeau au moyen âge, et encore plus intéressant de rassembler tout ce qui concerne les 5 grands lieux de la tradition provençale, à commencer par Saint-Maximin-la-Ste-Baume pour Ste Marie-Madeleine, Marseille (pour St Lazare), Aix-en-Provence (pour St Maximin et Sidoine), les Saintes Maries-de-la-Mer (pour Ste Marie Salomé, Ste Marie Jacobé et Sarah) et Tarascon (pour Ste Marthe). Actes écrits, manuscrits, vestiges antiques, ces différentes sources s’éclairent à être examinées conjointement. En effet, tout élément pris isolément pourrait laisser le lecteur dubitatif, faute de documents suffisamment fournis, alors que considérés tous ensemble, les 5 lieux de la tradition se révèlent les uns par les autres, par analogie et de manière lumineuse.
Nous avons regroupé dans ce chapitre la plupart des éléments significatifs relatifs au culte et à la réalité de la présence des premiers évangélisateurs de la Provence, tous antérieurs à 1279, date où Charles II d’Anjou retrouva les restes de Marie-Madeleine à St Maximin.
Chacun pourra ainsi librement apprécier si cet ensemble est en mesure de soutenir la solidité de la tradition provençale, qui fut remise en question au XVIIème siècle par quelques érudits, catholiques de surcroît, influencés par le courant janséniste, et dont les écrits mirent à mal cette vénérable tradition au sein même de l'Eglise, pour la discréditer auprès d'un grand nombre de fidèles pendant les siècles suivants. Aujourd’hui encore, et malgré le poids de toute cette tradition multiséculaire, il n’est pas rare de lire des avis d’historiens taxant tout cela de jolie légende inventée de toute pièce par des chrétiens provençaux au XIe siècle…Heureusement, l’avancée des recherches scientifiques récentes (voir quelques chapitres plus loin) ont donné des résultats qui vont  dans le sens de cette tradition vénérable! Et les recherches ne sont pas finies.
Il n’est pas étonnant que cette épopée magnifique, reçue en héritage par la fille aînée de l’église, soit si attaquée et si critiquée depuis trois siècles ; mais il n’est que de faire une lecture de ces évènements d’un peu plus près, pour voir se resserrer le faisceau de présomption de manière telle que n’importe quel esprit honnête ne pourra que s’incliner devant la véracité et la solidité de cette tradition bimillénaire !
 
La crypte de St Maximin : un des lieux les plus anciens de la chrétienté !
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Depuis ce fameux hiver 1279, où Charles II redécouvrit les sarcophages de Ste Marie-Madeleine, St Maximin et St Sidoine, enterrés dans un petit espace sous les dalles de la première église romane, diverses interprétations d'organisation de l'espace et de datation furent avancées, et nous les présenterons ici.
Pour les tenants de la tradition, à l'instar du père Philippe Devoucoux, (o.p.) qui vécut près de la grotte de la Ste Baume et passa sa vie à étudier nos Saints de Provence (cf Site complet), et en particulier la figure de Marie-Madeleine, la crypte est bien le lieu primitif de l’oratoire de Maximin. La plus ancienne vie de Marie-Madeleine retrouvée grâce aux recherches assidues de l’abbé Faillon (au XIXe) indique que Maximin avait un oratoire dans cette ville, qu’il y a célébré une dernière messe pour Marie-Madeleine, qu’elle y est morte en extase après sa dernière communion, et qu’après avoir rendu son dernier soupir elle laissa derrière elle la trace d’un délicieux parfum. Enfin, Maximin demanda à être enterré auprès d’elle. *
*Une mystique italienne du XXème, Marie Valtorta, a eu la vision de la mort de Marie-Madeleine dans sa grotte après avoir reçu une dernière communion. (cliquer pour lire le texte)
Morte dans la grotte ou morte dans l’oratoire de Maximin, la question reste donc en suspend…Quoiqu’il en soit, les textes anciens précisent que c’est l’évêque Maximin qui l’a enterrée là où il avait son oratoire, à Villa Latta (nom romain de st Maximin), et c’est bien là que son corps fut retrouvé par la suite.
 Une crypte du Ier siècle ? 
Si la crypte est effectivement le lieu de l’oratoire de Maximin, elle est dans ce cas l’un des édifices les plus anciens de toute la chrétienté en France et mérite de ce fait toute notre attention !
 
Dans ce texte ancien, il est écrit qu’après la mort de Madeleine il se répandit « une odeur si suave que l’oratoire en resta tout embaumé pendant sept jours ».  cet oratoire, (cella) qui s’élevait au-dessus des tombeaux de Madeleine et de Maximin est devenu très rapidement un lieu de dévotion et de pèlerinage. Raban Maur (évêque de Mayence au IXème) constate l’existence de cette première église dans des textes extrêmement anciens, du Ve et du VIIème siècle (probablement des copies de copies d’un texte écrit par Maximin lui-même) (Vie de Ste Madeleine) Seules quelques copies de cette vie ancienne subsistent, dans quelques bibliothèques dont celle du collège d’Oxford. Les premiers écrits ayant été détruits lors des invasions barbares.

Les premiers tombeaux
 
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Lors de fouilles effectuées au XIXe, des sépultures très anciennes et antérieures aux sarcophages du IVème siècle ont été retrouvées dans la crypte ; Louis Rostan (correspondant des travaux historiques) a participé en 1859 au réaménagement de la crypte ; il écrivit en  1886 : « un tombeau vide en briques qui existait sous l’un des sarcophages a même été détruit dans cette dernière réparation et nous avons été à temps à recueillir les grandes tuiles à rebord qui le composaient pour en assurer la conservation ; Ce tombeau pouvait bien être la sépulture primitive de l’un des saints personnages vénérés en ce lieu » . (Notice sur l’église de st Maximin, 3e édition, 1886)
Deux coffrages de dalles et un coffrage en tuiles, avec une inscription liée aux premiers chrétiens furent retrouvés dans la crypte.
 

Dalles brisées

files/Photos/Basilique St Maximin/CRYPTE et sarcophages/dalles comp.jpgPlusieurs morceaux de dalles sont disposés sur les sarcophages, derrière les couvercles des cuves. D’autres morceaux sont conservés à droite de la crypte, dans l’alcôve le long de l’escalier ; L’un d’entre eux, le plus grand, semble être le couvercle d’un sarcophage qui a disparu de la crypte. Aucune inscription ne permet de l’identifier. Faillon pense que ces morceaux de pierre pieusement conservés dans ces lieux par les chrétiens sont les vestiges de premières tombes plus anciennes.

Les Plaques décoratives

files/Photos/Basilique St Maximin/CRYPTE et sarcophages/daniel fosse aux lions.jpgIl y a 4 plaques gravées dans la crypte ; Elles sont actuellement apposées des deux côtés du sarcophage de Marie Madeleine. Elles seraient d'influence ou d'importation syrienne, mais on ignore si elles ont été importées après la Révolution depuis une autre église, ou si elles étaient présentes dans la première église du Ve retrouvée près de la basilique (lors des fouilles de 1994). On les a aussi identifiées comme étant des pierres de chancel (pierres de séparation).
Monsieur Fixot, historien et archéologue, les date de la première moitié du VIe siècle. Elles pourraient être les plaques décoratives de la niche antique (appelée arcosolium), qui ornaient son piédroit (les parties latérales), et dans laquelle on mit plus tard le grand reliquaire de Marie-Madeleine.
Il y a deux plaques de l’ancien testament représentant des hommes (Le sacrifice d’Abraham et Daniel dans la fosse aux lions) et deux plaques du Nouveau Testament représentant des femmes : une orante non identifiée, (Marie-Madeleine ?) et la Vierge Marie en prière : d’après l’inscription en mauvais latin : Maria Virgo Min esterde tempulocerosaie : "Marie la Vierge servant dans le Temple de Jérusalem".
 

Crypte enterrée, oratoire, petit mausolée ?

On ignore l’agencement primitif exact de ce lieu. Pour Michel Fixot, il s’agit bien d’une chambre funéraire, caractéristique par son arcosolium justement, et non un lieu de culte à proprement parler puisque, dit-il, il fut construit dans un axe Nord-Sud, et donc non « orienté ». Mais cette chambre funéraire a pu très bien être aménagée sur le lieu d’un petit oratoire préexistant. Et la niche a pu être creusée lors de la pose du sarcophage. On sait que les premiers chrétiens célébraient déjà des messes dans les catacombes sur les tombes des martyrs, que ces sites soient « orientés » ou non. Nombreuses sont les petites églises des premiers siècles à n’avoir pas été orientées vers l’est, à cause des contraintes de terrain. « Cette pratique ne fut généralisée qu’à partir du Ve siècle et ne devint la règle quasi générale qu’au tournant du XIème » (Jeroen Westerman, spécialiste des monuments historiques et de l’architecture médiévale)
Monsieur Fixot avance l’hypothèse que la crypte était à l’origine un petit mausolée en élévation, c'est à dire un lieu d’une sépulture antique sur le même modèle que certains tombeaux de grands personnages, et qui aurait été construit un siècle avant la première église et son baptistère retrouvés en 1993 ; La salle supérieure décorée qui servait de lieu de recueillement, aurait disparu, et seule subsisterait la salle funéraire enterrée, la crypte donc. La crypte serait donc un hypogée, c’est-à-dire la chambre funéraire enterrée (ou semi enterrée) de ce petit monument et le sol aurait été 70 cm plus bas que son niveau actuel, contrairement à la voûte qui serait d’origine. On peut encore voir le jambage monolithe au seuil de l’entrée de la crypte, au Nord, ainsi que deux niches creusées dans le mur qui servaient d’emplacement pour les lampes à huile.

*La crypte de Saint-Maximin, Edisud, 2001, de Michel Fixot
 
 
Des sarcophages d’une famille patricienne du Ve siècle, ou les sépultures des saints de Provence?

Selon certains historiens contemporains, rien ne prouve que ce mausolée ait été érigé pour les sépultures des saints de Provence. Ils avancent l’hypothèse que ces sarcophages, datés du IVe et du Ve siècles, furent ceux d’une riche famille patricienne qui vivait à proximité. En effet, plusieurs villa gallo-romaines ont été retrouvées à St Maximin dont une tout près de la basilique. Le sarcophage que tous considèrent comme étant celui de Marie-Madeleine, est pour eux celui d’un(e) riche dignitaire, puisque réalisé en marbre de Carrare et donc importé d’Italie.
Mais cette hypothèse de datation tardive soulève bien des interrogations et va à l’encontre de la tradition. Pour dater formellement le sarcophage de Marie-Madeleine, il faudrait pouvoir bénéficier d’une recherche scientifique plus poussée, comme celle que donne l’analyse au carbone 14. Se baser uniquement sur une interprétation de style et de modénature selon les sculptures lisibles aujourd’hui ne suffit pas, et varie selon les historiens. Certains l’ont même daté du IIe, et pourquoi pas ? De plus, les scènes relatives à la figure de Marie-Madeleine ont été tellement dégradées par les innombrables pèlerins au cours des siècles de passage, qu’elles ne sont plus visibles aujourd’hui, alors qu’elles ont bien été rapportées dans des récits de pèlerins venus prier sur son tombeau et rassemblés par Faillon dans son ouvrage. Cela prouve qu’il s’agissait d’un sarcophage réalisé à son intention, et non un sarcophage de réemploi, comme cela a pu être écrit. D’ailleurs sur le sarcophage de Sidoine, (qui est selon la tradition l’aveugle-né du chapitre 9 de l’évangile de St Jean), on voit clairement sur la cuve, la scène de la guérison de l’aveugle-né par le Christ…Nous restons sur l’hypothèse qu’il pourrait être contemporain de celui de la Gayolle, soit du IIIème comme certains érudits l’avaient écrit. Le sarcophage de la Gayolle exposé au musée de Brignoles fut retrouvé à quelques km de St Maximin. Il est considéré aujourd’hui comme la tombe chrétienne sculptée la plus ancienne de Gaule! Il a été réemployé pour une femme au VIe siècle. En Gaule, la persécution des chrétiens ne fit pas autant de martyrs qu’ailleurs, puisque qu’elle était gouvernée par César Constantius Chlorus, chrétien , et père du futur empereur Constantin qui signa son célèbre édit de tolérance pour tout l’empire en 312. On sait également que les chrétiens, qui croient en la résurrection des corps, ne voulaient pas se faire incinérer. Ils se faisaient inhumer, ce qui deviendra la règle dans l'Empire Romain à partir du IIIe siècle. Ce lieu a donc pu être construit avant la mise en place des sarcophages du IVe siècle. Et le sarcophage de Marie Madeleine peut bien être plus ancien que prévu…Espérons qu’un jour des fouilles complémentaires pourront apporter de nouveaux éléments de datation.
 
La crypte : un oratoire du Ier siècle…?

Il est intéressant de se pencher sur la composition des murs. En les regardant de près, on peut y voir encore clairement l’opus mixtum, (appareil mélangé). C'était, dans l'antiquité, une façon particulière de construire des murs à meilleur marché, alternant des couches de briques et des couches de pierres. L'inclusion des lits de briques permettait de renforcer la cohésion d'ensemble de l'ouvrage. (cf dessin) files/Photos/Basilique St Maximin/CRYPTE et sarcophages/opusmixtum.jpg
Derrière le sarcophage de Sidoine, le mur antique (opus mixtum) est encore apparent. Puisque cette technique était couramment utilisée dès la fin de la République Romaine et qu'elle se généralisa ensuite sous l'Empire, il n’est pas interdit de penser que les murs de la crypte pourraient dater des premiers siècles voire même du Ier siècle !
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Les murs de la crypte étaient sûrement à l’origine recouverts de décors de marbre et de mosaïques murales, à l’instar de beaucoup de chambres funéraires antiques, généralement décorées ou peintes. Au début du XIXème, ces décors auraient été enlevés et recouverts par d’autres. Aujourd’hui, il ne reste plus aucune trace d’aucun décor de marbre. Au XIXe, lors de la restauration du reliquaire et de la crypte, Henri Revoil a fait placer la grille ouvragée et fait poser des placages colorés et des mosaïques multicolores qui seront finalement enlevés en 1930 par Formigé. (Pour se faire une idée de ce décor, pensons à la décoration de la grande Major de Marseille, réalisée par le même Revoil)
(Photo noir et blanc crypte avec placage marbre du XIXe)

Le sol de la crypte n’a jamais été fouillé en profondeur (ni celui de la grotte de la Ste baume d’ailleurs) Mr Fixot pense que le sol était 70 cm plus bas que le sol actuel et que la crypte était la chambre funéraire d’un mausolée en élévation.
Le dallage a été refait au XIXe, (ainsi que celui de la basilique sous lesquels se trouvent en réalité des dizaines de tombes) et Louis Rostan affirme avoir vu, dans la crypte, un des premiers tombeaux sous un des sarcophages mais il ne précise pas lequel ; Il était sans décoration. Les premières tombes étaient-elles creusées sous le sol de la crypte ? Plus tard, au IVème on a posé par-dessus les sarcophages et creusé l’arcosolium au-dessus du sarcophage de Marie Madeleine.
Le niveau des fouilles de 1993 qui ont eu lieu à droite de la Basilique, (et qui ont mis à jour un ancien baptistère et les fondations d’une toute première église, datés par les céramiques retrouvées du Ve siècle), révèle le niveau du sol antique. Il était à plus de 2 m plus bas que le niveau actuel ; le niveau de la crypte est environ à 4 m sous le niveau du sol actuel. Celle-ci était une pièce semi-souterraine (chambre funéraire ?) d’une salle supérieure et le petit oratoire de Maximin, qui était un monument en élévation serait donc la partie supérieure de l’édifice qui aurait disparu … ? Cette question demeure…

Au XVe siècle, un édicule fut construit au-dessus de la crypte mais il fut démoli dans les années 1800 ; On voyait comme une sorte de petite église en miniature, posée par-dessus la crypte. On l’appelait : « la sainte chapelle ». Cette construction haute fut détruite au XIXe car elle gênait le passage. Il est intéressant de noter qu’au-dessus du tombeau de St Lazare à Autun, on avait construit une chapelle de ce genre, détruite également au XIXe.
 

Quoiqu’il en soit de la datation et de l’agencement précis de ce lieu, il a toujours été considéré depuis les temps les plus reculés par tous les chrétiens, comme le « saint des saints », et la basilique fut construite de manière axiale et symétrique au-dessus de ce qui en constitue bien le cœur.