Une ou trois femmes ?

Depuis vingt siècles, l’étonnante figure de Marie-Madeleine subjugue l’Occident. Peut-on savoir qui elle était vraiment et quelles furent ses relations avec Jésus-Christ ? Il nous faut pour cela remonter aux sources. Les évangiles forment quatre récits de qualité, tant par la précision des détails que par la finesse psychologique. Les apocryphes, plus tardifs, apportent peu d’éléments cohérents. Cette partie esquissera son portrait à partir des évangiles.

 

Beaucoup ont voulu éclater la personne de Marie-Madeleine, préférant distinguer trois femmes: Marie de Magdala, (femme libérée de sept démons, présente au pied de la croix et premier témoin de la résurrection, cf. Lc 8, 2 ; Jn 20, 1+), la pécheresse repentante (Lc 7, 37+), et la sœur de Marthe de Béthanie (Mt 26, 6+ ; Mc 14, 3+ ; Jn 12, 1+ ; Lc 10, 38+ ; Jn 11). On se demandera toujours pourquoi les textes évangéliques ne suggèrent pas plus clairement l’identification de ces trois figures. Mais nous ne pouvons imposer au texte biblique une vision moderne d’écrire l’histoire. L’argument fondamental en faveur de l’identification, c’est le récit de Jn 12,1+ de l’onction de Béthanie. Marie de Béthanie, après avoir fait une onction sur la tête de Jésus, prolonge cette onction sur ses pieds. Cette dernière onction n’est pleinement intelligible que :

 

  • Si elle n’est que la répétition des gestes accomplis par la pécheresse, intimement liés à sa conversion, en Lc 7,38,
  • Si elle est l’anticipation prophétique d’une onction funéraire que Marie de Magdala (Jn 20) aura plus tard le dessein d’accomplir mais qu’elle ne pourra réaliser à cause de la résurrection.

 

L'exégète André Feuillet, dans deux études ("Les deux onctions faites sur Jésus, et Marie-Madeleine", Revue Thomiste, 1975, et "Apparition du Christ à Marie-Madeleine", Esprit et Vie, 1978), met en évidence l’importance du témoignage johannique comme complément du témoignage des synoptiques. Ci-dessous le résumé de ces deux études d’exégèse qui, à partir des évangiles, déduit l'identification de ces trois figures.

 

« Quelle joie et quel profit que de contempler dans l'unité d'une même gloire la pécheresse pleurant aux pieds de Jésus et les essuyant de ses cheveux, la sœur de Lazare assistant à la résurrection de son frère, l'amie fidèle debout à la passion et à la mort de son Bien-aimé, le suivant au tombeau et méritant de voir la première les splendeurs de sa résurrection ! Toute division de cette gloire est chimérique » (Lacordaire)

 

Voici quelques fichiers téléchargeables en format pdf :

 

 Résumé de deux études d'André Feuillet et d'éléments divers sur l'identification  (fichier pdf : 606 Ko, présenté ci-après)

  Passages bibliques cités (fichier pdf : 93 Ko)

 "Les deux onctions faites sur Jésus, et Marie Madeleine" (Texte intégral d'André Feuillet - Revue Thomiste) (fichier pdf : 438 Ko)

 Portrait de Marie-Madeleine avant sa rencontre avec Jésus (fichier pdf : 179 Ko)

  Principaux textes apocryphes sur Marie-Madeleine (fichier pdf : 187 Ko)

Quelques textes des Pères de l'Eglise sur Marie-Madeleine (fichier pdf : 84 Ko)

 


Résumé de l'étude d'André Feuillet « Les deux onctions faites sur Jésus et Marie-Madeleine » ("Revue Thomiste" lXXV 1975)

fait par le P. Florian Racine

 

 

I. INTERPRÉTATIONS ANCIENNES ET RÉCENTES :

 

Les auteurs anciens étaient moins sensibles que nous aux difficultés d’ordre historique ou littéraire des textes. On cherchait d’abord à tirer une leçon morale à partir des faits...

 

Que dit la tradition ? Tertullien et Clément d’Alexandrie confondent les deux onctions (Lc 7, 38 et Jn 12, 3) et les assimilent à la même femme. Jean Chrysostome distingue deux onctions et deux femmes. Dans la continuité, saint Jérôme précise que la pécheresse était une prostituée, mais rien de telle pour Marie de Béthanie…

 

Saint Augustin pense qu’une seule femme a fait les deux onctions à deux endroits différents (Galilée et Béthanie). Fort de son expérience de converti, il rétorque l’objection selon laquelle la pécheresse ne peut être Marie de Béthanie... A sa suite, Grégoire le Grand influence l’Église d’occident et affirme : « Cette femme, que Lc nomme une pécheresse et que Jn appelle Marie de Béthanie, c’est la même femme (Marie-Madeleine) dont Mc nous dit que le Seigneur a chassé sept démons ». Il est important de noter que l’Eglise latine célèbre une seule fête (22 juillet) pour Marie-Madeleine qui emprunte des traits de Marie de Béthanie et de la pécheresse de Luc, alors que l’Eglise grecque célèbre trois fêtes distinctes.

 

A partir de XVI siècle, des auteurs publient des travaux niant l’identification. Ils seront réfutés par Jean Fisher puis condamnés par la Sorbonne. Bossuet soutient la distinction. L'exégèse moderne préfère la thèse de la distinction. Cependant quelques exégètes récents déclarent que la distinction ne s’impose pas. Beaucoup ne se prononcent pas...

 

Principaux arguments en faveur de la distinction des trois femmes : Silence des évangélistes sur l’éventuelle identification. Cet argument est fort, mais non décisif. Il est contrebalancé par des phénomènes littéraires étonnants. On présuppose aujourd’hui très facilement à la base de ces textes une “cuisine” littéraire qui empêche de voir ce qui s’est passé, négligeant ainsi une étude approfondie des textes. Une bonne partie des exégètes modernes les considère composites et artificiels...

 

II. COMPARAISON ENTRE LES RÉCITS :

 

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1. Mc 14, 3-9 (femme à Béthanie) et Jn 12, 1-8 (Marie de Béthanie) :

 

Mc 14, 3 Comme il se trouvait à Béthanie, chez Simon le lépreux, alors qu'il était à table, une femme vint, avec un flacon d’albâtre contenant un nard pur de grand prix. Brisant le flacon, elle le lui versa sur la tête. 4 Or il y en eut qui s'indignèrent entre eux : "A quoi bon ce gaspillage de parfum? 5 Ce parfum pouvait être vendu plus de 300 deniers et donné aux pauvres." Et ils la rudoyaient. 6 Mais Jésus dit : "Laissez-la; pourquoi la tracassez-vous? C'est une bonne œuvre qu'elle a accomplie sur moi. 7 Les pauvres, en effet, vous les aurez toujours avec vous et, quand vous le voudrez, vous pourrez leur faire du bien, mais moi, vous ne m'aurez pas toujours. 8 Elle a fait ce qui était en son pouvoir : d'avance elle a parfumé mon corps pour l'ensevelissement. 9 En vérité, je vous le dis, partout où sera proclamé l'Évangile, au monde entier, on redira aussi, à sa mémoire, ce qu'elle vient de faire."

 

Jn 12, 1 Six jours avant la Pâque, Jésus vint à Béthanie, où était Lazare, que Jésus avait ressuscité d'entre les morts. 2 On lui fit là un repas. Marthe servait. Lazare était l'un des convives. 3 Alors Marie, prenant une livre d'un parfum de nard pur, de grand prix, oignit les pieds de Jésus et les essuya avec ses cheveux; et la maison s'emplit de la senteur du parfum. 4 Mais Judas l'Iscariote, l'un de ses disciples, celui qui allait le livrer, dit : 5 "Pourquoi ce parfum n'a-t-il pas été vendu 300 deniers qu'on aurait donnés à des pauvres ?" 6 Mais il dit cela non par souci des pauvres, mais parce qu'il était voleur et que, tenant la bourse, il dérobait ce qu'on y mettait. 7 Jésus dit alors : "Laisse-la : c'est pour le jour de ma sépulture qu'elle devait garder ce parfum. 8 Les pauvres, en effet, vous les aurez toujours avec vous; mais moi, vous ne m'aurez pas toujours."

 

Description du même évènement, du même lieu (village de Béthanie) et même semaine (précédant la mort de Jésus). Plusieurs différences notables (Simon, Judas, type d’onction, jour exact...), mais la plupart sont des précisions apportées par Jn. Avec Augustin, pourquoi ne pas penser que les deux onctions (tête et pieds) ont été faites successivement. Marie « oignit la tête de Jésus suivant l’usage ordinaire, puis comme il restait du parfum, elle oignit ses pieds » (Lagrange). Cette solution est la seule acceptable, car l’onction sur la tête n’a rien d’insolite; c’était une façon assez courante d’honorer un hôte distingué (cf Lc 7, 46). Si l’onction n’était que sur la tête, on comprendrait mal l’éloge en Mc 14, 9. Ensuite, l’onction sur la tête évoque la dignité royale. Mais Mc interprète l’onction comme anticipation de la sépulture, ce qui ne se comprend pas si l’onction est seulement sur la tête. Elle doit avoir été faite aussi sur les pieds. Aussi, à la suite de Mc, Jn utilise le même mot « pistikos » (pur) pour exprimer le nard. Ce mot ne se trouve qu’ici dans le Nouveau Testament. On conclue que Jn a connu le récit de Mc. Mais il s’en écarte, suivant sa voie propre, sans pour autant le contredire.

 

 

2. Lc 7, 37-50 (Pécheresse convertie) et Mc 14, 3-9 (Myrophore de Béthanie)

 

Lc 7, 37 Et voici une femme, qui dans la ville était une pécheresse. Ayant appris qu'il était à table dans la maison du Pharisien, elle avait apporté un vase de parfum. 38 Et se plaçant par derrière, à ses pieds, tout en pleurs, elle se mit à lui arroser les pieds de ses larmes; et elle les essuyait avec ses cheveux, les couvrait de baisers, les oignait de parfum. 39 A cette vue, le Pharisien qui l'avait convié se dit en lui-même : "Si cet homme était prophète, il saurait qui est cette femme qui le touche, et ce qu'elle est : une pécheresse !" 40 Mais, prenant la parole, Jésus lui dit : "Simon, j'ai quelque chose à te dire" "Parle, maître", répond-il. 41 "Un créancier avait deux débiteurs; l'un devait 500 deniers, l'autre 50. 42 Comme ils n'avaient pas de quoi rembourser, il fit grâce à tous deux. Lequel des deux l'en aimera le plus ?" 43 Simon répondit : "Celui-là, je pense, auquel il a fait grâce de plus." Il lui dit : "Tu as bien jugé." 44 Et, se tournant vers la femme : "Tu vois cette femme? Dit-il à Simon. Je suis entré dans ta maison, et tu ne m'as pas versé d'eau sur les pieds; elle, au contraire, m'a arrosé les pieds de ses larmes et les a essuyés avec ses cheveux. 45 Tu ne m'as pas donné de baiser; elle, au contraire, depuis que je suis entré, n'a cessé de me couvrir les pieds de baisers. 46 Tu n'as pas répandu d'huile sur ma tête; elle, au contraire, a répandu du parfum sur mes pieds. 47 A cause de cela, je te le dis, ses péchés, ses nombreux péchés, lui sont remis parce qu'elle a montré beaucoup d'amour. Mais celui à qui on remet peu montre peu d'amour." 48 Puis il dit à la femme : "Tes péchés sont remis." 49 Et ceux qui étaient à table avec lui se mirent à dire en eux-mêmes : "Qui est-il celui-là qui va jusqu'à remettre les péchés ?" 50 Mais il dit à la femme : "Ta foi t'a sauvée; va en paix."

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Évènements différents. Celui de Lc se passe en Galilée bien avant la passion. Jésus est invité chez Simon (autre que Simon le lépreux de Mc 14,3). Une pécheresse publique (rien ne dit une prostituée : hamartôlos, et non pas pornè) pénètre dans la maison sans avoir été invitée et éclate en sanglots au souvenir de ses péchés : ses larmes tombent sur les pieds de Jésus. Elle les essuie de ses cheveux. Elle s’était munie de parfum dans l’espoir qu’il lui serait permis d’oindre la tête de Jésus comme signe de respect pas tellement étonnant. Mais l’onction des pieds est un geste extraordinaire, signe d’un très grand amour. La scène se clôt sur le pardon accordé. On ne peut voir dans ce texte un doublet artificiel de l’onction à Béthanie. Les différences de sens sont trop importantes (pardon accordé (Lc) / agitation due à un douloureux pressentiment (Jn)).

 

3. Jn 12, 1-8 (Marie de Béthanie) et Lc 7, 36-50 (pécheresse pardonnée)

 

D’après le vocabulaire, l’onction de Jn évoque celle de Lc. La conduite de la pécheresse en Lc est tout à fait plausible : par inadvertance, la femme verse des larmes sur les pieds de Jésus. N’ayant point prévu cette explosion, elle ne sait comment les essuyer et dénoue sa chevelure pour s’en servir comme un linge. Puis emportée par son amour, elle baise les pieds de Jésus avant de les oindre de son huile parfumée. Mais en Jn, l’onction est suprêmement étrange. Pourquoi oindre les pieds ? Pourquoi les essuyer de ses cheveux et non avec un linge, ce qui serait plus logique ?

 

Nous rejetons l’opinion si courante aujourd’hui qui ferait du récit de Jn un amalgame malheureux de plusieurs traditions hétérogènes. Nous ne pouvons nous contenter non plus de l’exégèse de Lagrange qui avoue son embarras en disant que Marie, voulant préserver les coussins et le tapis, essuie les pieds de Jésus avec ses cheveux !

 

Non en soi, l’onction de Jn est incompréhensible. Mais elle devient intelligible que mise en rapport avec un événement antérieur, celui de Lc. Les ressemblances de Lc et Jn, comme dit Augustin, fournissent en partie la clé de l’énigme. Il y a bien eu deux onctions distinctes faites par la même femme qui, à Béthanie, a voulu répéter les gestes intimement liés au moment décisif de sa conversion. « Deux actions distinctes, mais un seul cœur pour les concevoir » (Lacordaire). A Béthanie, il n’y a pas eu de larmes de repentir, et si la femme essuie les pieds de Jésus qu’elle vient d’oindre, ce n’est que pour refaire ce qu’elle fit lors de sa conversion. D’ailleurs, le parfum de Jn est de grande qualité (et non celui de Lc) car le cœur de la femme est brûlant d’amour et rempli de gratitude. Il donne royalement.

 

Jn 11, 1 Il y avait un malade, Lazare, de Béthanie, le village de Marie et de sa sœur Marthe. 2 Marie était celle qui oignit le Seigneur de parfum et lui essuya les pieds avec ses cheveux; c'était son frère Lazare qui était malade.

 

Enfin, Jn 11, consacré à la résurrection de Lazare, achève de nous convaincre. Il est écrit que Marie est « celle qui oignit le Seigneur de parfum et lui essuya les pieds avec ses cheveux » (Jn 11, 2). Les verbes mis au passé ne peuvent évoquer l’onction de Jn 12, mais seulement celle de Lc 7. Tout ceci a du sens en admettant que Jn aurait connu le 3ème évangile, ce qui est vrai car les deux évangiles semblent s’être inspiré d’une origine commune.

 

2 notes finales :

 

1. Jésus se fait toujours l’avocat (contre Simon le Pharisien, Marthe, Judas) de cette humble femme merveilleusement retournée par la grâce divine.

 

2. Il serait invraisemblable de penser que Marie a fait l’onction de Béthanie comme anticipation préméditée de la sépulture de Jésus conformément aux paroles du Christ. C’est avant tout un geste d’amour. Selon Bérulle, Marie aurait anticipé l’ensevelissement de Jésus sans en avoir même conscience ; Jésus savait pour elle. Aussi, elle ne verse pas de larmes. Ce n’est plus l’heure du pardon. Ce n’est pas encore l’heure du tombeau…

 

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III. MARIE-MADELEINE, MARIE SŒUR DE LAZARE ET LA PÉCHERESSE DE Lc

 

L’identification de Marie-Madeleine et Marie de Béthanie est délicate, car rien ne la suggère à première vue. Nous ne pouvons opérer qu’avec de simples indices qui convergent vers la thèse de l’identification : preuve par convergence de probabilité.

 

1. Marie-Madeleine et Marie, sœur de Lazare

 

Magdala est un bourg situé en Galilée au nord de Tibériade. Les évangiles citent souvent le nom de Marie (l’autre Marie, la femme de Clopas, mère de Jacques...), mais rien ne permet ici d’identifier clairement Marie-Madeleine avec Marie de Béthanie.

 

Jn 20, 11 Marie se tenait près du tombeau, au-dehors, tout en pleurs. Or, tout en pleurant, elle se pencha vers l'intérieur du tombeau 12 et elle voit deux anges, en vêtements blancs, assis là où avait reposé le corps de Jésus, l'un à la tête et l'autre aux pieds. 13 Ceux-ci lui disent : "Femme, pourquoi pleures-tu ?" Elle leur dit : "Parce qu'on a enlevé mon Seigneur, et je ne sais pas où on l'a mis." 14 Ayant dit cela, elle se retourna, et elle voit Jésus qui se tenait là, mais elle ne savait pas que c'était Jésus. 15 Jésus lui dit : "Femme, pourquoi pleures-tu? Qui cherches-tu ?" Le prenant pour le jardinier, elle lui dit : "Seigneur, si c'est toi qui l'as emporté, dis-moi où tu l'as mis, et je l'enlèverai." 16 Jésus lui dit : " Marie !" Se retournant, elle lui dit en hébreu : "Rabbouni" - ce qui veut dire : "Maître." 17 Jésus lui dit : "Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers le Père. Mais va trouver mes frères et dis-leur : je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu." 18 Marie de Magdala vient annoncer aux disciples qu'elle a vu le Seigneur et qu'il lui a dit cela.

 

1erindice en faveur de l’identification : Marie Madeleine vient faire l’onction pour l’ensevelissement, mais elle ne peut le faire car le tombeau est vide. Cependant l’onction de Béthanie est un prélude à cette onction : d’après Jésus, cette onction est une anticipation de sa sépulture. L’onction des pieds d’un homme vivant (Jn 12) est sans précédent. Ce geste en soi insensé, se comprend bien que comme le commencement d’un acte funéraire sur le cadavre tout entier. Jésus dit littéralement : « Laisse-là garder ce parfum pour le jour de ma sépulture ». Le jour de sa sépulture coïncide avec l’onction de Béthanie. Dans Jn, les discours expliquent les évènements : les actes sont des paroles et les paroles sont des actes. La prophétie de Jésus sur son ensevelissement attribue à Marie l’intention d’accomplir l’onction.

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Lc 8, 2 Les Douze étaient avec lui, ainsi que quelques femmes qui avaient été guéries d'esprits mauvais et de maladies : Marie, appelée la Magdaléenne, de laquelle étaient sortis sept démons, Jeanne… qui les assistaient de leurs biens.

 

2èmeindice : D’après Lc 8, 2-3, Marie-Madeleine faisait partie du groupe de femmes qui subvenait aux besoins de Jésus et des disciples. La vive réaction de Judas en Jn 12, 4 montre que celui-ci s’attendait à recevoir le parfum de Marie de Béthanie pour le vendre et en garder un profit personnel.

 

Cantique 1, 12 Tandis que le roi est en son enclos, mon nard donne son parfum (cf Jn 12, 3).

Cantique 3, 1 Sur ma couche, la nuit, j'ai cherché celui que mon cœur aime (cf Jn 20, 1). Je l'ai cherché, mais ne l'ai point trouvé (cf Jn 20, 1. 11) ! 2 Je me lèverai donc, et parcourrai la ville. Dans les rues et sur les places, je chercherai celui que mon cœur aime. Je l'ai cherché, mais ne l'ai point trouvé ! 3 Les gardes m'ont rencontrée, ceux qui font la ronde dans la ville : "Avez-vous vu celui que mon cœur aime ?" (cf Jn 20, 13) 4 A peine les avais-je dépassés, j'ai trouvé celui que mon cœur aime (cf Jn 20, 16). Je l'ai saisi et ne le lâcherai point (cf Jn 20, 17) que je ne l'aie fait entrer dans la maison de ma mère, dans la chambre de celle qui m'a conçue. »

 

3èmeindice : Phénomène littéraire étonnant entre le Cantique des cantiques et Jn 12 et 20. Jn 20, 11- 18 se rapproche de Ct 3, 1-4 où la bien-aimée cherche son bien-aimé. Le parfum de Jn 12, 3 introduit le parallèle avec Ct 1, 12 en évoquant la scène remplit de parfum qui exprime l’amour. Le contact littéraire de Jn 12, 3 avec le Cantique nous confirme dans la conviction que Jn 20, 11‑18 se réfère pareillement au même poème d'amour, et il se trouve que, de cette façon, Marie de Béthanie et Marie-Madeleine ont en commun d'évoquer l'une et l'autre l'Épouse du Cantique des cantiques.

 

 

2. Marie-Madeleine et la pécheresse repentante de Lc

 

4èmeindice : Lc 8, 2 nous apprend que de Marie Madeleine étaient sortis sept démons. Nous savons que l’influence diabolique s’étend bien au delà des cas de possession proprement dits. C’est pourquoi, « être libérée de sept démons » ne veut pas nécessairement dire être au préalable « possédée », mais elle était sous influence mauvaise et poussée au péché. Rien n’empêche de l’identifier avec la femme de mauvaise vie de Lc 7.

 

5èmeindice : L’enseignement de la parabole des deux débiteurs (Lc 7,40-43) nous apprend que l’amour résulte du pardon et est au prorata du pardon obtenu. Mais Jésus conclut : « Ses nombreux péchés lui sont pardonnés parce qu’elle a beaucoup aimé. » (Lc 7, 47) Attention ce verset ne dit pas : « puisqu’elle a beaucoup aimé, c’est qu’antérieurement ses nombreux péchés lui avaient été pardonnés » (échappatoire incorrect). La leçon de Jésus concernant la parabole ne peut être que l’amour de la pécheresse aurait été la cause du pardon de Jésus, puisque la cause première du pardon obtenu est toujours la grâce et la miséricorde divine. Mais Lc montre que l’amour de la femme accompagné d’un vif repentir de ses fautes lui a permis de recevoir de Dieu un pardon proportionné à cet amour repentant. D’où vient cet amour pour Jésus ?

 

En Lc 7, l’amour de la pécheresse pour le Christ est d’une certaine façon le motif du pardon qui lui est octroyé, mais plus profondément il est déjà le fruit de la grâce divine. C’est ce dernier aspect des choses que Jésus veut mettre en évidence dans son entretien avec Simon. Pour obtenir le pardon, il fallait qu’elle regrette ses péchés et par conséquent qu’elle aimât. Pour que le pardon soit entier, il fallait un grand amour. En s’approchant de Jésus, la femme avait sans nul doute déjà été touchée par l’action divine. Sinon, aurait-elle osé faire ses gestes d’une extrême audace envers Jésus ? Autant que des signes de remords, ces gestes peuvent fort bien être des gestes de gratitude, que Jésus oppose au manque total de courtoisie de Simon.

 

Tout ceci s’explique si c’est Marie-Madeleine venant d’être délivrée des sept esprits mauvais, qui est en scène ! Le Christ l’en avait délivrée et elle vient le remercier. C’est peut-être d’abord pour le remercier de cet immense bienfait qu’elle s’est sentie poussée à le trouver chez Simon. Ce n’est qu’à ses pieds qu’elle fond en sanglots à cause de sa vie scandaleuse encore toute proche et qui lui obtient le pardon de ses péchés.

 

6èmeindice : « Ne me touche pas » (Jn 20, 17). Ce n’est pas simplement parce qu’elle ne doit pas le retenir, mais l’état nouveau où il est entré par la résurrection n’autorise plus les mêmes rapports familiers qui étaient permis avant sa mort (« Si cet homme était prophète, il saurait qui est cette femme qui le touche » (Lc 7, 29) et l’onction de Béthanie où Marie touche à loisir les pieds de Jésus qu’elle essuie de ses cheveux (Jn 12, 3)). Il faut que son corps glorifié remonte vers le Père pour dispenser la plénitude de l’Esprit, cela par le moyen des sacrements. C'est sans doute à ces contacts spirituels de la dispensation sacramentelle que songe Jn quand il fait dire par Jésus à Madeleine qu'elle ne doit plus le toucher tant qu'il n'est pas remonté vers le Père. Elle le pourra de nouveau ensuite, quand il reviendra à elle, comme à tous les fidèles, sous la forme de son corps spiritualisé (eucharistique) qui donne la vie.

 

CONCLUSION

 

Contre la thèse de l’identification, on se demandera toujours pourquoi les textes évangéliques ne la suggèrent pas plus clairement. Nous ne pouvons imposer au texte de la Bible une vision moderne d’écrire l’histoire. Les évangélistes ne sont pas des journalistes dans le sens moderne de terme. L’argument fondamental en faveur de l’identification, c’est le récit de Jn de l’onction de Béthanie. Les actes de Marie de Béthanie (Jn 12) ne sont pleinement intelligible que :

 

1. s’ils ne sont que la répétition des gestes accomplis par la pécheresse en Lc 7 et

 

2. s’ils sont très réellement l’anticipation prophétique d’une onction funéraire que Marie-Madeleine (Jn 20) aura plus tard le dessein d’accomplir mais qu’elle ne pourra réaliser à cause de la résurrection.

 

Nous avons donc mis en évidence l’importance du témoignage johannique comme complément du témoignage des synoptiques.

 

Terminons par une réflexion du Père Lacordaire : quelle joie et quel profit que de contempler « dans l'unité d'une même gloire la pécheresse pleurant aux pieds de Jésus et les essuyant de ses cheveux, la sœur de Lazare assistant à la résurrection de son frère, l'amie fidèle debout à la passion et à la mort de son Bien-aimé, le suivant au tombeau et méritant de voir la première les splendeurs de sa résurrection ! Toute division de cette gloire est chimérique ».